les mamies, ça sert. Le saké aussi...
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Aujourd’hui j’ai déjeuné avec Fifine, la cousine de mon grand-père. Je sais, dit comme ça ça fait pas terrible. D’ailleurs je lui suis tombée dessus hier en ville trop tard pour me planquer alors que j’allais à la banque, vu comme ça ça a donc des relents de couteau sous la gorge, cette invitation. En plus elle était en train de discuter le bout de gras avec sa copine Madame Maguet, la boulangère d’en face grâce à qui l’achat du canard local tient du luxe dispendieux. Madame Maguet, elle aurait pu se faire bien plus de fric en ouvrant un journal pour y publier ses commentaires sur l’actualité locale plutôt qu’en les délivrant gratuitement à sa clientèle avec ses pains au chocolat rassis. Elle aurait pu se faire encore plus de fric en intégrant les services secrets, même, parce qu’elle a clairement la fibre pour. Mais c’est là qu’on voit comme le monde est mal fait : je crois qu’elle aime sincèrement son métier de boulangère, alors qu’elle a absolument aucune prédisposition pour, et je sais de quoi je parle. C’est comme moi et les maths : c’est eux qui m’aiment pas, pas l’inverse. Bref, Fifine et la gentille Madame Maguet étaient en train de s’alerter à l’état du Monde au comptoir de cette dernière au moment où mon chemin passa par là. D’où, alpaguage, effusions, exhortations à venir prendre le thé. Voyant clairement le moment arriver où l’aimable madame Maguet (qui est une dame généreuse) allait m’offrir une pâtisserie que je me verrais dans l’obligation d’accepter et de consommer séance tenante pour ne pas froisser ses sentiments, je n’us de cesse de me tirer, et m’enfuis au prix d’une promesse de visite pour le lendemain midi à Fifine.
Mais au fait, c’était bien sympa ce déjeuner.
Fifine a beau avoir le quadruple de mon âge, moi qui viens de voir mon 22ème printemps, elle est extrêmement délurée. Ce midi, au milieu de la charcutaille, salade, bifteck, patates et autres piémontaises (« mais mange, je te dis, allez, encore un peu, tu sais bien que je suis au régime pour mes carotides, alors va-y, mais mange donc ! »), j’apprends donc que je descends en droite ligne (avec des zigzags) de Lady Mond, une dame qui savait y faire.
Le quart d’heure généalogique (ami lecteur, tu t’aventures ici à tes risques et périls) :
Lady Mond née Le Manac’h était une fille bien de chez nous, issue d’une famille de 10 enfants installée dans la minoterie (c’est le mot de l’académie française pour dire travailler au moulin) et exclusivement bretonnante, chose d’ailleurs peu surprenante vu qu’elle est née au 19ème. Cette brave fille avait ceci d’intéressant qu’elle a très bien réussi son coup, et qu’elle a quitté le Trégor et ses sabots pour aller vivre à Paris dans un environnement que le journal qualifie pudiquement d’ « artistique », dans lequel elle accumula les outrages à la pudeur dont un au moins déboucha sur un procès. Elle réussit par la suite à s’installer en Angleterre avec l’héritier d’une grande famille noble britannique ruinée –ce qui ne l’empêchait pas d’avoir en boucles d’oreilles deux diamants de 40 carats chacun, persifle Fifine à qui on ne la fait pas car elle était antiquaire/joaillère de son état. Ce qu’il y a de sûr, c’est que si le brave mari n’avait pas été ruiné avant l’achat des pendants d’oreilles, il l’était après, et il mourut tuberculeux dans un sanatorium quelconque. Qu’à cela ne tienne, Maï Le Manac’h se mit à la colle avec le Duc D’Orléans. C’est une expression qu’elle aime bien, Fifine, « à la colle ». Donc, Maï et le Duc restent collés pendant sept ans, au terme desquels elle file la raclée de sa vie à l’aspirant monarque au trône d’Espagne. Elle réussit par la suite à épouser le roi du nickel, et c’est là qu’elle se fait ladyfier. Bienfaitrice de Belle Ile En Terre, elle fait don d’un canot de sauvetage à la commune (oui, tout un canot de sauvetage), ce qui lui vaut la reconnaissance éternelle des élus locaux et un article dans le canard régional à sa mort. Pendant la guerre, les Allemands l’on foutue en taule parce qu’elle était veuve d’un anglais, aussi (quels cons ces Allemands). Enfin, moi je trouve qu’entre filer des coups de tatane au prétendant à la couronne d’Espagne et offrir un canot de sauvetage à la communauté de Belle-Ile-En-Terre, cette brave dame a eu une vie mouvementée.
Etant donné le respect et l’admiration généraux dans lesquels elle est morte, Lady Mond née Maï le Manac’h est la preuve que oui, c’est moral de coucher pour réussir, quand on offre un canot de sauvetage à la commune de Belle-Ile-En-Terre après. C’est ma nouvelle idole, et dès demain j’achèterai sa biographie.
Ou peut-être que je demanderai à Fifine de me la prêter. En observant la photo ci-dessus, on réalise d'ailleurs que beaucoup de jeunes filles d'aujourd'hui la prennent en exemple et dès leur plus jeune âge commencent à s'entraîner à plaire aux grands de ce monde...
Conclusion d’une journée riche en calories :
Lestée de belles histoires de famille et du déjeuner qu’elle m’a fait intégralement bouffer en se livrant à l’ignoble chantage du « bon, je vais t’aider, mais je ne devrais pas, le docteur l’a interdit tu sais », je pédale péniblement pour rentrer à la maison, et je n’ai que la force d’appuyer sur le bouton de la chaîne du salon avant de m’affaler. c’est le moment que choisit Najoua, plus connue sous le sobriquet de Chouchou la Poisseuse, pour me téléphoner. Chouchou n’a survécu jusqu’au jour d’aujourd’hui que par un miracle inexplicable, car le démon de la Poisse qu’elle a dû grandement offenser dans son enfance lorsqu’elle lui a montré ses fesses durant une séance de spiritisme la guette dans la pénombre depuis toujours, afin de se jeter sur elle dans les moments d’inattention. Najoua est la seule qui va avoir l’idée de me fixer rendez-vous aux Halles devant la Fnac, le seul magasin de tout le complexe à disposer de 4 portes (bilan trois heures d’attente devant la mauvaise porte en nourrissant des fantasmes de meurtre par strangulation). Najoua est également la seule chez qui la fréquence de vol de portable est directement proportionnelle à la rapidité de rachat. Le voleur parisien ne se lasse jamais de lui faire les poches, c’est un don. Najoua est toujours la seule qui se tapera un tour de reins (ça n’arrive jamais aux gens de son âge) au moment où sa famille est absente de la maison et où son copain est trop pauvre pour prendre le train et venir la voir, ce qui l’obligera à ramper d’une pièce à l’autre de son domicile vide pendant quatre jours. Embarquer sur un avion avec elle, c’est se condamner au pire à l’écrasement (dont elle sera la seule rescapée miraculeuse) ou au mieux au détournement sur la prison d’Abou Ghraib par le Tawid Wal Jihad (mais elle sera la seule qu’ils rapatrierons parce qu’elle est d’origine marocaine et que son frère va à l’école coranique). Bref, Najoua est un défi permanent au bon sens des statistiques qui veulent que ça tombe pas toujours sur les mêmes.
Najoua et moi avions prévu de passer Noël ensemble à Tokyo, mais plus les retards de paye, changements de dates d’exams, stages de dernière minute et tours de reins s’accumulent dans la vie bordélique de Najoua, et plus je me demande si je ne risque pas d’y laisser ma santé mentale en plus de ma peau en même temps que et mes économies.
Mais, comme elle dirait, « un ami n’est pas un ami tant qu’on ne lui a pas tenu la tête pendant qu’il vomit ». Comme nous nous sommes rendu ce service mutuel moultes fois (du moins je le crois, mes souvenirs sont très nébuleux, et je crois qu’ils ont intérêt à le rester), il semblerait que les liens de l’amitié m’attachent solidement à l’inénarrable poissarde, et qu’un Nouvel An arrosé au saké dans une gargotte tokyoïte en sa compagnie vaut bien la peine de braver un petit crash d’avion, la bureaucratie de Paris 12 et même les régulations sur l’importation d’alcool. Espérons que ce ne sera pas pour crever lamentablement d’un coma éthylique dans une isakaya de Shinjuku, ou pour se retrouver exportées en Thaïlande par une bande de maquereaux yakusas qui nous auront trouvées titubant à quatre heures du mat déguisées en écolières perverses dans le quartier homo de Kabuki-shyo…